Depuis le Jura, la sécherie de la Joux prépare l’avenir des forêts françaises en mars 2020. En France, on plante 69 millions d’arbres par an, essentiellement des pins maritimes, des douglas et des chênes sessiles.

, par christophe Juppin

En plein cœur du massif jurassien, l’Office National des Forêts (ONF) gère la dernière sécherie publique de France, où il récolte, sélectionne et conditionne des graines de plus de 70 essences forestières. Elle est en première ligne pour préparer nos forêts au réchauffement climatique, et pour lutter contre les nuisibles.

Située sur la commune d’Esserval-Tartre, à quelques kilomètres de Champagnole (Jura), la sécherie de la Joux fait figure de survivante : elle est la dernière sécherie publique de France, et est chargée de l’approvisionnement en graines de résineux et de feuillus de toutes les forêts publiques de France. L’établissement géré par l’Office National des Forêts (ONF) approvisionne aussi de nombreux pépiniéristes privés qui constituent l’essentiel de son marché.

Le site, niché au creux d’un vallon encaissé, produit jusqu’à deux tonnes de semences résineuses – pins maritimes, douglas, épicéas, sapins… - et 100.000 litres de glands à l’année. L’outil pourrait potentiellement doubler sa production, et il fournit près de la moitié du marché français, pesant un poids presque égal à celui du semencier Vilmorin.


En France, on plante 69 millions d’arbres par an, essentiellement des pins maritimes (35 millions), puis des douglas et enfin, premier feuillu, des chênes sessiles. Les semences sont récoltées dans toute la France, dans un réseau de plusieurs centaines de vergers à graines et de peuplements classés, soigneusement sélectionnés.

Établie en 1950, la sécherie de la Joux fut d’abord spécialisée dans les résineux, avant d’étendre son activité aux feuillus en 1983, à l’occasion de la construction d’un second bâtiment, qui porte les installations à une surface de 3.000 m2, dont 2.200 m2 de stockage. Elle emploie 10 personnes, dont trois laborantins chargés des contrôles qualité, et 3 ouvriers affectés au tri des semences produites.

Les scolytes de l’épicéa mettent les communes du Jura sous pression

JPEG - 96.4 ko
Dégâts causés par un scolyte sur un épicéa. © Traces Ecrites

Sale petite bestiole que le scolyte, ce coléoptère qui adore se nourrir des tissus conducteurs de sève des épicéas, et est capable de les tuer en quinze jours...

En temps normal agent utile des forêts car il s’attaque aux arbres faibles, en stress hydrique, il prolifère depuis plusieurs années, avec une nette accélération depuis 2019, profitant des hivers doux et du manque de précipitations. Le scolyte ne peut être éliminé, et les mesures pour limiter sa progression se limitent à l’abattement des arbres touchés. Las, une fois « scolyté », le bois sec se vend un prix très bas, de l’ordre de 20 € le m3, contre 60 € pour l’épicéa vert sur pied. Et l’afflux de bois coupés, par mesure de prophylaxie, fait encore chuter les cours.

La prolifération du scolyte pèse sur le budget des communes du Jura qui sont à 90 % des communes forestières, propriétaires exploitantes de forêts. « Dans mon village, le bois apporte d’ordinaire 50.000 € au budget communal, cette année j’ai inscrit seulement 10.000 €  », commente sobrement Jean-Noël Ferreux, maire d’Esserval-Tartre. L’assèchement des finances communales va rapidement contaminer la filière du BTP, pronostique-t-il. « On n’aménagera plus rien, on ne construira plus rien avec notre budget actuel. »
Une piste pour sortir de l’impasse serait de convaincre les architectes qu’un bois même scolyté conserve ses caractéristiques en matière de construction. Mais hélas, celui-ci prend une teinte bleutée après la coupe qui fait que les donneurs d’ordre le dédaignent.

JPEG - 109.8 ko
Le tri des graines se fait sur une table densimétrique, une sorte de tamis qui tressaute, et élimine les graines de moindre qualité, plus légères. © Traces Ecrites

Le processus d’élaboration d’une graine diffère selon qu’il s’agit d’un résineux – qui représente plus de 70 % des plantations en France – ou d’un feuillu. Les cônes de résineux, ou pives, sont récoltés verts, sur l’arbre, par des grimpeurs-élagueurs privés, et acheminés sur le site. Là, ils sont mis à maturer sur un plancher en bois pendant un à trois mois.

Les cônes sont régulièrement brassés pendant cette période, pour éviter les moisissures. « Ce processus permet de poursuivre la maturation de la graine, et son séchage. Les cônes sont ensuite mis au four, trois à cinq jours à 50°, pour qu’ils s’ouvrent et libèrent les graines », décrit Olivier Guerry, le responsable de l’unité.

JPEG - 82.5 ko
A la sécherie de la Joux, dernière sécherie publique de France,les cônes de résineux, récoltés verts,sont mis à maturer sur un plancher en bois pendant un à trois mois. © Traces Ecrites

À ce stade, les graines sont associées à leur ailette chargée d’aider à la propagation naturelle lors de leur chute. Celle-ci est éliminée dans une machine nommée désailleuse. Les graines sont alors placées sur une table densimétrique, une sorte de tamis qui tressaute, et élimine les graines de moindre qualité. «  Les graines les moins pleines rebondissent plus haut que les autres, et retombent dans un bac spécifique, tandis que les graines de qualité sont collectées à l’autre extrémité de la machine  », commente le forestier.

Le travail doit être adapté finement aux essences. Ainsi, au sein de la famille des résineux, doit-on faire geler les cônes de cèdre, en les trempant dans l’eau et en les congelant, plusieurs fois, pour parvenir à correctement désarticuler le cône particulièrement résistant.

Les graines de feuillus doivent, elles, conserver un certain taux d’humidité pour maintenir leur capacité germinative. Afin d’éviter le développement de champignons, les glands et les châtaignes sont plongées dans des bains d’eau chaude. Les graines, ensachées au terme de ce processus rigoureux, sont stockées dans l’une des cinq chambres froides du site, et mises sur le marché avec la garantie qu’elles germeront, pour environ 90 % d’entre elles.

Manifestation contre la « privatisation larvée » de l’ONF

JPEG - 83.3 ko
Des forestiers de l’ONF ont manifesté contre le transfert à des agents de droit privé de bon nombre des missions qui leur étaient alors dévolues. © Traces Ecrites

Ils étaient une cinquantaine le 4 mars 2020, réunis à la sécherie de la Joux, venus protester contre la « privatisation larvée » de l’ONF, que va amplifier le projet de loi « d’accélération et de simplification de l’action publique » actuellement en discussion parlementaire. Il prévoit de confier à des agents de droit privé bon nombre des missions jusqu’alors dévolues aux fonctionnaires.

« L’ONF a perdu plus de 40 % de ses effectifs en 35 ans, et n’embauche plus que sous contrat privé. Maintenant, au lieu de nous occuper d’entretenir la forêt, pour les générations futures, tout ce qu’on nous demande, c’est de vendre du bois, et ce sur des surfaces de plus en plus importantes pour chaque agent  », déplore Laurent Brunner, du syndicat SNUPFEN Solidaires.
Les manifestants ont brièvement retenu Bertrand Munch, le directeur général de l’ONF, et se sont invités à la conférence de presse pour faire entendre leur message.

Publié par Arnaud Morel le 12 mars 2020 dans https://www.tracesecritesnews.fr/


Pour en savoir plus :

- De Nancy à Strasbourg , trois lauréat de l’action « Territoire d’Innovation de Grande Ambition » en Grand Est le 13 septembre 2019 .
- « Chimie du bois : le champ des possibles » le 08 octobre 2019 à l’Ensam de Cluny
- Ce que vont apporter ces « Territoires d’innovation » en Lorraine le 07 octobre 2019
- Projection-Débat « La Forêt et le réchauffement climatique » le 23 octobre 2019 à Gondrecourt-le-Château
- Congrès WOODCHEM sur la chimie du bois et ses applications, du 20 au 22 novembre 2019 à Vandœuvre-lès-Nancy
- Depuis le Jura, la sécherie de la Joux prépare l’avenir des forêts françaises en mars 2020.