Enseignement professionnel : « J’ai réussi, je suis tourneuse fraiseuse » Andréa Bargagna, avec son bac pro, se sens bien dans l’atelier

, par christophe Juppin

Andréa Bargagna, 21 ans, s’épanouit dans un métier manuel du monde l’industrie, qu’elle a découvert presque par hasard. Un parcours rare dans un monde scolaire où les filières pro restent dévalorisées.


Le «  Bureau des méthodes  » sera-t-il un jour le nom d’une série télé à succès ? On en est loin. Les légendes d’agents secrets surpassent largement en glamour ce service des entreprises industrielles, chargé d’élaborer plans et cotes pour la fabrication de pièces de précision. Et pourtant, cet univers de métal a tout de suite tapé dans l’œil d’Andréa Bargagna. Mieux, son petit 1,49 m a trouvé sa place avec une telle évidence au milieu des outils qu’elle s’agace de l’étonnement des autres, quand elle évoque son métier : « Quoi ? Tourneuse fraiseuse ? »

Malgré des décennies de bonnes intentions politiques et institutionnelles, à clamer la main sur le cœur que les métiers manuels offrent un avenir à ceux qui les embrassent, les faits sont têtus. La voie professionnelle reste une zone de relégation, perçue comme telle par une grande partie des familles et des enseignants. S’inscrire en CAP ne permet guère de faire carrière, dans un pays où «  la moitié des patrons du CAC 40 sont issus de trois grandes écoles : Polytechnique, HEC et l’Ena », relève Marc Vannesson, le directeur du groupe de réflexion Vers le Haut, spécialiste de l’éducation, qui vient de consacrer la deuxième journée de ses états généraux de l’éducation à ce sujet. L’orientation des jeunes en bac général, technologique ou professionnel, est dictée par leur niveau scolaire, bon, moyen ou faible, bien plus que par leurs goûts

« Je me sens bien dans l’atelier »

Avant de plaquer le lycée sur un coup de tête, à six mois de passer son bac, en décembre 2018, Andréa Bargagna n’avait jamais entendu parler en classe de métiers manuels. A l’heure de choisir un lycée, en fin de 3e, ses parents, patrons d’un bar-restaurant, lui avaient suggéré coiffeuse, parce que « c’est ce que font souvent les filles ». L’adolescente, sans conviction, avait finalement opté pour un bac technologique « management et gestion » (STMG).

Quand elle passe en 1re, dans un gros lycée de 1300 élèves, à Villefranche-sur-Saône (Rhône), cette élève moyenne va trouver une conseillère d’orientation, et lui confie le peu de sens qu’elle trouve à sa vie. Réponse de l’institution : « Il ne faut pas arrêter le lycée. » Passe ton bac d’abord ? La jeune femme s’oppose à l’adage et prend le large, un an plus tard. Elle s’essaye à la vente, à la restauration, sans y trouver beaucoup d’intérêt.

Par hasard, la mère d’une amie lui souffle de visiter cette « école de production  » qui forme des jeunes à l’usinage, dans le quartier lyonnais de Gorge-de-Loup. Banco. Elle y décrochera en deux ans un bac pro, mention Bien.(1)

« Je me sens bien dans l’atelier, j’aime le contact direct avec les pièces, être minutieuse, faire marcher en même temps mon cerveau et mes mains, apprécie-t-elle. Moi qui séchais souvent les cours au lycée, je n’en ai pas manqué un seul, ici  », assure la technicienne, qui ne rate jamais une occasion de clamer que «  les écoles de production, c’est l’avenir ! »

« Je ne veux pas être trop diplômée »

Elle se souvient très bien de la première pièce qu’elle a fabriquée seule : « des fonds  » destinés à une entreprise de cryogénie. Andréa Bargagna ne connaissait pas ce terme (qui désigne une technique de réfrigération à très basse température), quand elle a rejoint les autres élèves de sa classe, passés par deux ans de CAP. Les soirs après les cours, elle rattrapait son retard en pistant sur Google les définitions des mots entendus dans la journée.

Difficile de croire, à voir cette brune, bien dans ses bottines, qu’elle fut une ado solitaire, à l’aise seulement derrière sa console de jeux. «  J’ai changé du tout au tout quand je suis entrée à l’atelier, je me suis mise à sortir, voir du monde… » assure celle qui prépare son installation avec son compagnon dans une maison de la région lyonnaise, pas trop loin de l’entreprise où elle suit un BTS en alternance. « C’est bête à dire, mais j’ai trouvé un autre sens à ma vie », témoigne Andréa Bargagna.

A l’école, comme à l’usine, elle est la seule femme au milieu d’une vingtaine d’hommes. « Et alors ? questionne-t-elle, le menton relevé comme « Rosie la riveteuse », cette ouvrière américaine des années 1940, dont l’affiche est devenue un symbole du féminisme. « Il existe assez d’outils de levage aujourd’hui pour qu’une femme puisse sans problème travailler sur des machines. »

Andréa Bargagna, ado, se rêvait programmatrice de jeux vidéo. Elle songe aujourd’hui à une licence pro qui la propulserait programmatrice de machines, au bureau des méthodes. «  Mais je ne veux pas être trop diplômée, je ne veux pas être obligée de travailler dans un bureau  », glisse-t-elle. Pour l’instant, elle tient à rester parmi ceux qui bossent debout.

Les états généraux de l’éducation

Quelle éducation voulons-nous ? Jusqu’à la fin de 2020, les professionnels de l’enseignement, de l’enfance, mais aussi les parents et élèves ont l’occasion de s’exprimer dans le cadre des états généraux de l’éducation.

Au programme de cette initiative lancée par le think-tank spécialisé dans la jeunesse Vers le Haut, et dont le Parisien − Aujourd’hui en France est partenaire, sept rendez-vous thématiques à travers la France, et une plate-forme collaborative. Les propositions aboutiront à la rédaction d’une charte visant à faire reculer ces inégalités scolaires qui fracturent le système scolaire.

Pour leur deuxième étape, les états généraux se sont arrêtés à Lyon (Rhône), jeudi 23 janvier 2020, autour de cette question : «  N’y a-t-il qu’une seule façon de réussir à l’école ? » Le grand public est appelé à voter sur les 48 propositions qui ont été engrangées.


Pulié par Christel Brigaudeau le lundi 27 janvier 2020 dans Le Parisien


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Les étudiants en BTS au lycée Eugène Decomble avaient en face d’eux leurs possibles futurs employeurs le 20 septembre 2019. (Photo CJ)

(1) Depuis 2011, le Bac STI est remplacé par le Bac STI2D ( Baccalauréat Sciences et Technologies de l’Industrie et du Développement Durable) afin de mieux préparer les élèves vers la vie active et les nouveaux besoins de l’industrie.


Pour en savoir plus :

- Une école d’ingénieurs à la campagne : Article dans l’Usine Nouvelle du 26 novembre 2014.
- La recherche à Nogent : Nicci (Nogent international center for CVD innovation).
- Anne-Marie Nédélec Maire de Nogent (Haute-Marne) Elle crée un campus au fin fond de la Haute-Marne.
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