Covid-19 : « L’épidémie de coronavirus révèle à quel point les chaînes de production sont imbriquées » 26 février 2020 Nous devons faire en sorte de ne plus dépendre d’une zone géographique particulière.

, par christophe Juppin

Entretien : Cette épidémie, en mettant l’économie chinoise à l’arrêt, révèle la dépendance des entreprises françaises aux fournisseurs chinois. La réponse passe par le retour en Europe de certaines productions stratégiques, juge la secrétaire d’État auprès du ministre de l’économie Agnès Pannier Runacher.

La Croix : Alors que l’épidémie prend de l’ampleur, quelles conséquences économiques anticipez-vous pour la France ?

Agnès Pannier Runacher : Les mesures pour limiter la circulation des biens et des personnes soulèvent deux difficultés : d’une part il peut y avoir des perturbations sur les chaînes de production, et d’autre part, les Chinois réduisant leur consommation, l’industrie du luxe, du vin, ou encore du tourisme font face à une baisse d’activité.

Concernant les chaînes de production, toutes les entreprises sont aujourd’hui face à une question : faut-il attendre en espérant que la situation se résolve d’elle-même d’ici quelques semaines ? Ou bien faut-il chercher des fournisseurs alternatifs ? Pour nous, à ce stade, l’important est l’accompagnement des entreprises confrontées à des situations de trésorerie difficiles. Cela veut dire des reports de paiement de charges ou le recours à l’activité partielle financée par le ministère du Travail, s’il y a des baisses de cadence du fait de l’absence de clients ou de pièces détachées.

Nous avons aussi demandé aux entreprises de vérifier leur degré de dépendance aux fournisseurs chinois. Parfois, elles ne le savent pas, car elles achètent des pièces à des sociétés dont elles ne connaissent pas les fournisseurs. Elles doivent donc retracer la filière d’approvisionnement de leurs fournisseurs. Nous allons également tenir à jour, avec les services de l’ambassade de France, à Pékin, un état des lieux précis de la reprise de production en Chine, afin d’informer au mieux les entreprises.

La Croix : Dans quel domaine les entreprises ont-elles besoin de fournisseurs alternatifs ?

Agnès Pannier Runacher : C’est à elles de le dire. Car chercher un fournisseur alternatif, cela nécessite parfois du temps et entraîne des coûts supplémentaires. Dans l’automobile, cela peut prendre plus d’un an pour des outillages. Pour une pièce d’avion, il faut quatre ans pour qu’elle soit qualifiée… Pour d’autres secteurs, comme l’habillement, c’est beaucoup plus rapide. On peut facilement faire fabriquer de petites séries. Mais c’est plus cher…

La Croix : L’industrie pharmaceutique pose un problème particulier, alors que 80 % des principes actifs entrant dans la composition d’un médicament viennent de Chine. C’est un sujet de réflexion ?

Agnès Pannier Runacher : Plus que cela, c’est un sujet de mobilisation. Au-delà du cas particulier du coronavirus, nous avions lancé en décembre dernier une mission sur les risques de pénuries de médicaments en France et en Europe. Les propositions de cette mission doivent arriver dans les prochains jours. Nous nous fixons l’objectif de retrouver notre souveraineté dans des domaines stratégiques ; le médicament en fait partie.

Nous devons faire en sorte de ne plus dépendre d’une zone géographique particulière. Il faut être sûr de pouvoir se fournir en Europe, voire en France. Car derrière cela, il y a notre politique de reconquête industrielle que nous portons avec le Président de la République. À ce titre, l’initiative de Sanofi de créer un leader européen des principes actifs doit aller à son terme, et j’espère que d’autres industriels rejoindront ce projet et contribueront à relocaliser sur le territoire européen la production de ces principes.

La transformation vers l’usine du futur, plus automatisée et personnalisée, permet d’envisager des relocalisations, d’autant plus que les coûts augmentent en Asie. C’est comme cela que nous recréons de l’emploi industriel en France depuis trois ans. Aujourd’hui, la tendance est à faire de plus petites séries et davantage à proximité des marchés. Le modèle dominant de production des dernières décennies, un grand site fabricant de gros volumes au coût le plus bas possible, est questionné.

La Croix : Quelles sont les autres filières stratégiques pour lesquelles l’Europe devrait recréer des capacités de production ?

Agnès Pannier Runacher : La commission européenne a identifié neuf chaînes de valeur stratégiques, parmi lesquelles l’hydrogène, la microélectronique ou la batterie électrique. Sur cette dernière, la France a été un élément moteur grâce à l’action de Bruno Le Maire en faveur du projet européen d’Airbus des batteries. Il aboutira à créer en France une usine de fabrication de batteries électriques.

L’objectif n’est pas d’être autosuffisant dans tous les domaines mais la question se pose chaque fois qu’il nous manque un composant : que fait-on ? Lorsqu’ils sont à forte valeur ajoutée, c’est le cas des batteries électriques par exemple, l’Europe ne peut s’en passer et nous décidons d’investir pour soutenir la filière.

Avec cette épidémie, on mesure à quel point les chaînes de production sont imbriquées. Et cela pose des questions de souveraineté économique, mais aussi des questions environnementales avec des composants qui traversent le monde, parfois plusieurs fois, avant de s’intégrer dans un produit fini. C’est absurde.

La Croix : Que peuvent faire les pouvoirs publics pour encourager le retour de certaines productions sur le sol européen ?

Agnès Pannier Runacher : Si on intègre le prix de la tonne de carbone dans une production, cela peut devenir rationnel de produire près de chez soi. C’est le combat que nous portons au gouvernement en soutien à l’action européenne. Nous voulons que le prix de la tonne de carbone soit inclus dans le prix des fabrications simples. Un bloc d’aluminium fondu en Chine ou à Dunkerque, ce n’est pas le même bilan carbone… La Commission européenne a un projet de mécanisme d’inclusion carbone. Cela figure dans le « green deal » d’Ursula Van der Leyen qui s’est engagée à faire des propositions dans l’année.

(...)


Publié par Alain Guillemoles le 26 février 2020 dans https://www.la-croix.com


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Canard Enchaîné de jeudi 27 Février 2020

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franceinfo @franceinfo· 02/03/2020 AUDIO ▶
La crise du coronavirus a réduit la pollution en Chine, c’est à réécouter dans le billet vert ⤵
https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-billet-vert/le-billet-vert-la-crise-du-coronavirus-a-reduit-la-pollution_3830879.html

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Conséquence du coronavirus en Chine : chute spectaculaire de la pollution atmosphérique, liée aux mesures de quarantaine et de confinement. Du jamais vu.
Source : https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-des-images-de-la-nasa-montrent-une-chute-spectaculaire-de-la-pollution-en-chine_3847637.html#xtor=CS2-765-[autres]-

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