La coutellerie de Nogent, en Haute-Marne, subsiste toujours avec quelques fines lames

, par Didier Hugue

Si la période de gloire de la coutellerie nogentaise n’est plus qu’un vieux souvenir, une poignée de créateurs, comme Adrien Vautrin, perpétue la tradition d’une coutellerie d’art à destination des collectionneurs. Pour se replonger dans l’histoire de cette profession, le musée de la ville explique à merveille le savoir-faire local qui offrit à Nogent, une notoriété nationale.


Le Musée des sciences et techniques de Nogent (Haute-Marne) retrace à merveille l’univers de la coutellerie, mais aussi de la cisellerie, auxquelles il convient d’adjoindre l’instrumentation de chirurgie et de toilette. Le lieu est d’ailleurs une ancienne coutellerie, la maison Georget. Ici, on en prend plein les yeux avec une l’exposition d’une toute petite partie des 8.000 pièces de la collection.

Lauriane Grosset, la directrice, raconte avec passion l’histoire de ce savoir-faire qui commença à Langres, ville toute proche, où l’on a recensé jusqu’à 80 maîtres-couteliers au XVIIIe siècle. Langres où exerçait également Pierre Beligné, coutelier de Louis XV.

Denis Diderot, fondateur de l’encyclopédie et enfant du pays, avait un père coutelier : Didier Diderot, à l’origine fabricant d’instruments tranchants médicaux et chirurgicaux, tels que des scalpels et les lancettes, puis coutelier du Roi, à l’enseigne commerciale : « Une perle ».

Les artisans viennent progressivement s’installer au XVIIIième siècle à Nogent et son bassin (40 communes), en raison de la présence de bois, d’eau et de fer en abondance, mais également d’un esprit trop corporatiste et népotique à Langres. Ils sont pas moins 6.000 artisans à domicile ou en boutique à œuvrer sur ce territoire au 19ième siècle. Le couteau ou les ciseaux de Nogent devient vite synonyme de qualité, de pièce ouvragée, de luxe. Un couteau, un ciseau, une fonction : coutellerie fermante, de chasse, de table…

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© Musée de la coutellerie, Nogent.

On les loue, et les têtes couronnées s’arrachent leur production, comme María Eugenia Ignacia Agustina de Palafox y Kirkpatrick dite Eugénie, l’épouse de Napoléon III. On admire le ciselier Nicolas Pierre Pelletier (1828-1921) et Émile Drouot « capable de confectionner des couteaux de luxe regroupant jusqu’à 90 pièces.  » Ici, le Suisse Victorinox fait office de petit garçon.

Et puis, tout bascule. A l’instar de la lunetterie jurassienne, on se jalouse, on ne transmet pas son savoir-faire, on tarde à se mécaniser, on est trop individualiste. Les villes de Thiers et plus modestement de Laguiole reprennent le flambeau. L’apogée de 1870 laisse place à une lente déconfiture du secteur.

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Couteau en cours de fabrication. © Traces Ecrites

L’entreprise Nogent Trois Étoiles, est le dernier coutelier industriel et fine lame du bassin nogentais

Aujourd’hui, ne subsiste qu’une poignée de créateurs. Le musée raconte tout cela et évoque même l’actualité : Nogent est devenu un leader européen pour les prothèses de hanches et de genoux, activité héritière de cette tradition industrielle séculaire.

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Instrumentation de toilette. © Musée de la coutellerie, Nogent
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Instrumentation de chirurgie. © Musée de la coutellerie, Nogent

Adrien Vautrin, un ébéniste devenu un incroyable coutelier d’art

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Adrien Vautrin (34 ans) installe son atelier dans une dépendance de la ferme familiale à Longchamps-les-Millières (Haute-Marne).© Traces Ecrites

« C’est beau, mais c’est un Nogent », s’exclame le personnage de Roubaud dans le film de Jean Renoir, La Bête Humaine, opus datant de 1938 et tiré du roman homonyme d’Émile Zola. On peut resservir le compliment à Adrien Vautrin, tant ses créations de couteaux de cet artisan qui officie seul, époustouflent.

Formé en tant qu’ébéniste avec un CAP, puis une spécialisation en restauration de meubles décroché au lycée professionnel Pierre Vernotte de Moirans-en-Montagne (Jura), Adrien Vautrin (34 ans) installe son atelier dans une dépendance de la ferme familiale à Longchamps-les-Millières (Haute-Marne).

Au départ, il fait le manche (les deux cotes) d’un couteau aujourd’hui disparu baptisé « Le Nogentais ». On lui demande ensuite de le monter complètement. L’homme est habile et curieux, il s’intéresse à l’objet. Si bien qu’à partir de 2013, il se lance dans la réinterprétation de pièces créées à Nogent, tel que le Zeppelin imaginé par les frères Garnier.

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Le fameux couteau Zeppelin , l’une des plus belles réinterprétations du coutelier . © Traces Ecrites

Ce petit bijou de technicité possède huit pièces qui ont nécessité près de 70 heures de travail. Adrien Vautrin va toutefois bien au-delà et plonge dans d’autres catalogues anciens : l’anglais de Sheffield ou le Viennois de Châtellerault. Le coutelier, un meilleur ouvrier de France en puissance, décrit les différentes phases de travail.

On part d’un trait, lié à un modèle, puis on découpe les pièces en acier trempé ou maillechort, un alliage de cuivre, zinc, nickel et parfois de plomb en très faible quantité, apprécié pour son aspect argenté ou son reflet blanc métallique. Viennent ensuite les opérations de meulage de l’émouture (tranchant de la lame), le traitement thermique, l’ajustage mécanique, avec au besoin un ciselage, puis le brasage et le façonnage du manche. Enfin le montage.

Avec sa société Astragale, Adrien Vautrin produit une centaine de pièces par an. Les prix varient de 500 à 2.000 €, hors création très particulière. Ses couteaux sont principalement faits pour être montrés chez des collectionneurs, mais pas seulement, car ils remplissent aussi leurs offices domestiques.

Le musée de la coutellerie, place Charles de Gaulle, rouvrira 1er avril jusqu’au 31 octobre. Fermeture hebdomadaire le lundi et le 1er mai. accueil-musee@villedenogent52.com


Publié par Patricia Nouaille dans https://www.decouverte-nogent-en-champagne.com/

Publié par Didier Hugue le 08 janvier 2021 dans https://www.tracesecritesnews.fr/


Pour en savoir plus :

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- De la tradition artisanale coutelière aux implants chirurgicaux et au Cluster Nogentech
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