une histoire de prothese de Genou. Conférence du 08 décembre 2018.

, par Bernard REIGNIER

La Ville de Chaumont et le bassin Nogentais se sont illustrés depuis des années dans la conception et la fabrication d’implants articulaires. Bernard REIGNIER nous parle de son expérience de chirurgien orthopédiste et de son travail depuis 1985 sur la conception et le développement d’une prothèse de genou à charnière qui est utilisée depuis plus de 30 ans. Notamment la prothèse AXEL qu’il a conçue à Chaumont en Haute-Marne en 1986 au sein de la Societé ICP puis développée successivement par Aesculap puis B Braun et reprise sous le nom de Lexa avec quelques améliorations par la Societé C2 F elle même récemment rachetée en 2017 par la Societé X Nov .

A l’occasion de son exposition à la Maison des Carmélites, Bernard Reignier retrace l’histoire des prothèses de genou, qui a débuté il y a plus d’un siècle et celle de la prothèse qu’il a conçue à Chaumont dans les années 1980.

Cette histoire a été racontée lors d’une conférence à la Maison des Carmélites à Chaumont à 17h, vendredi 7, samedi 8 et dimanche 9 décembre 2018.

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La Maison des Carmélites
83 Rue Victoire de la Marne,
52000 Chaumont

Cette grande histoire des prothèses de genou montre bien que les implants dont nous disposons aujourd’hui sont le fruit d’une lente maturation faite de tâtonnements et d’échecs successifs.

"J’ai le privilège d’être invité à Chaumont par Dominique WIEDERKEHR pour vous présenter mon travail photographique dans ce cadre exceptionnel de la maison des CARMELITES .

Je ne suis pas Haut Marnais mais un bon sarthois de souche et pourtant je connais Chaumont et sa région depuis longtemps . Malgré les distances , j’y suis venu à de nombreuses reprises dans le cadre de mon activité de chirurgien orthopédiste .

Vous savez tous le rôle qu’ont joué les entreprises de Chaumont et du bassin nogentais dans la fabrication des instruments chirurgicaux puis dans la conception, la fabrication et la commercialisation d’implants chirurgicaux articulaires de toutes sortes . Vous avez peut être vous même ou un membre de votre famille travaillé dans l’une de ces 29 entreprises qui emploient aujourd’hui 2000 salariés .

Et vous savez certainement que l’un des modèles de prothèse de hanche le plus posé et le plus copié dans le monde, la prothèses Corail a été conçue ici à Chaumont du temps de l’entreprise Landos il y a une quarantaine d‘années .

J’ai travaillé pour ma part depuis 1985 à la conception et au développement d’une prothèse de genou à charnière qui est utilisée depuis plus de 30 ans .

Il m’a semblé intéressant de vous présenter mon histoire de prothèse de genou qui sous certains aspects a été une aventure mouvementée et de voir comment elle s’est inscrite dans la grande histoire des prothèses de genou que je vais essayer de brosser rapidement .

Cette histoire commence sans doute par la

Ovide pourrait nous faire croire que tout a commencé avec les dieux de l’Olympe . Il raconte en effet dans les métamorphoses que Tantale servit aux dieux les membres de son fils Pélops . Les dieux indignés ressuscitèrent Pélops . Une épaule avait été malheureusement déjà mangée Demeter et les dieux décidèrent de la remplacer par une articulation en Ivoire .
Du fond de la mythologie la première endo prothèse était née
Ovide, métamorphoses, livre 6, ve415.

En réalité , l’aventure commence en 1890 par les tentatives de Thémistocles Gluck , chirurgien moldave qui implante une prothèse à charnière en Ivoire . Il avait probablement lu Ovide et il semble s’être aussi inspiré de cette statue grecque en terre cuite ou l’articulation du genou a été modelée comme une charnière .
Inutile de vous dire que cette première tentative fut une catastrophe en raison de complications infectieuses .

Apres ce premier essai un peu inconscient , il ne se passe pratiquement rien pendant 6O ans

Il faudra attendre l’après guerre de 40 avec les progrès des techniques chirurgicales et anesthésiques , et l’apparition des premiers antibiotiques pour que de nouvelles implantations de prothèses de genou soient tentées .

Il s’agit de prothèses à charnière simples avec des tiges intra médullaires . Elles n’autorisent qu’un mouvement de flexion extension .

Le pionnier de ce type d’implants est Walldius en 1951 , rapidement suivi par Shiers et Stanmore en 1953 .

Malgré de nombreuses difficultés , ces prothèses resteront pendant une quinzaine d’années les seules disponibles pour traiter des gonarthroses très évoluées .

De nombreuses publications insistent
- sur la gravité des complications infectieuses ,
- sur les détériorations mécaniques de l’axe et sur la mobilisation des tiges comme on le voit ici avec cette importante chambre de mobilité .

Il faut rappeler qu’à cette époque les tiges étaient implantées dans les canaux médullaires sans interposition de ciment .

On commence par ailleurs à comprendre que la libération de débris d’usure métalliques au niveau de l’axe déclenche une réaction à corps étrangers majeure qui non seulement permet de phagocyter les débris mais dépasse son objectif en attaquant aussi l’os avoisinant .

On voit bien sur cette radio l’importance de cette ostéolyse , véritable destruction osseuse . L’os se présente comme du sucre mouillé et n’a plus aucune valeur mécanique ce qui ne permet plus d’assurer une bonne tenue de la prothèse en place et interdit se la remplacer dans de bonnes conditions .

Ces complications furent en partie attribuées à l’absence de rotation axiale ayant pour conséquence une concentration des contraintes au niveau de l’axe métal-métal et de l’interface avec l’os.

On pouvait donc légitimement espérer qu’avec des systèmes autorisant la rotation axiale , et en utilisant un couple de friction métal polyéthylène on obtienne une diminution des contraintes , et une moindre production de débris d’usure .
Parallèlement et ceci est essentiel ,il devenait possible dans les années 1970 d’utiliser du ciment chirurgical pour assurer la fixation des tiges intra médullaires . (Charnley 1959)

De nombreux implants à charnière autorisant la rotation ont été développés dans les années 60 - 70 .

On peut les classer en trois grandes familles :

La première famille regroupe des prothèses qui n’ont pas d’axe véritable et qui utilisent des sphères guidées dans une gorge ou des sphères taillées pour autoriser un peu de rotation et de latéralité ; La prothèse autrichienne de Gshwend 1972, irlandaise de Sheehan 1971, française de Herbert 1973 , encore française de Trillat 1973, anglaise d’Attenborough 1978, peuvent être rangées dans cette catégorie .
Toutes ces prothèses rencontrèrent des problèmes de grippage ou de détérioration majeure de l’axe et elles seront rapidement abandonnées ;

La seconde famille est celle des prothèses dont l’axe de flexion extension est solidaire de la pièce male d’un axe de rotation long qui s’étend a l’intérieur de la pièce tibiale , cette dernière jouant le rôle d’une gaine de rotation .

La première prothèse de ce type est celle de Lagrange Letournel . La plupart des charnières développées outre atlantique, Noiles , lacey , kinematic rotating hinge ont été conçues sur le principe de la prothèse de lagrange letournel avec un axe de rotation intra tibial :
Les complications rencontrées avec ces implants furent essentiellement liées au contrôle insuffisant de la rotation avec un risque de luxation de la rotule et surtout à la détérioration du manchon de polyéthylène dont les débris furent responsables de réactions a corps étrangers avec des ostéolyses massives .
Ce type de prothèse fut abandonné en France mais outre atlantique certains modèles comme la prothèse de Finn et la Noiles S rom sont toujours utilisées .

La troisième famille est celle des prothèses dont l’axe de flexion extension est solidaire de la pièce femelle ou de la pièce male d’un axe de rotation court totalement intra articulaire . La prothèse de Dadourian 1974 , la Rotaflex 1982, l’Endo model 1979 et l’Axel que j’ai conçue en 1986 et dont je vous parlerai plus longuement tout à l’heure appartiennent à cette famille .
Ce type d’implants a essentiellement été développé en Europe et il est toujours utilisé aujourd’hui.

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Paru dans le numéro N°97 de maitrise orthopedique d’Octobre 2000. Prothèses de genou à pivot rotatoire Axel 2 : Caractéristiques, technique opératoire standard - Par B. Reigner dans la catégorie TECHNIQUE - PT Axel : vue de 3/4
- Système d’axes.
- Vue arrière : limitation de la rotation par butée des parois latérales du puits losangique sur les bords de l’échancrure.
- Vue de face : trochlée oblique.

Mais , reprenons le cours de notre histoire.

A la fin des années 1970 , la situation est extrêmement confuse :
Les premières prothèses à charnière autorisant la rotation n’apportent pas toutes les résultats espérés .

Et puis en 1976 une publication de la revue de chirurgie orthopédique fait l’effet d’une bombe . Le Pr Kénesi rapporte une série d’accidents per opératoires mortels lors du scellement des tiges intramédullaires.
Cet article a beaucoup de retentissement en France et achève de ruiner la réputation des prothèses à charnières .
Tous les esprits sont donc murs pour adopter une nouvelle approche de la chirurgie prothétique du genou ou les deux pièces de la prothèse sont indépendantes et sont maintenues au contact l’une de l’autre par le mise en tension des ligaments latéraux qui doivent être conservés et constituent un cadre de travail imposé

C’est Gunston avec ses prothèses bicompartimentaires et Freemann avec sa prothèse a forme bien particulière qui déclenchent ce grand bouleversement .

le HSS introduit la notion de prothèse tricompartimentaire à glissement avec la prothèse d’Insall Burstein .

Le fonctionnement de la prothèse se rapproche de celui d’un genou normal en préservant le mouvement de roulement et de glissement ce qui bien entendu satisfait ceux qui pensaient que le genou ne pouvait être réduit à une simple charnière .

Le dogme de la conservation des ligaments latéraux s’impose petit a petit à tous ainsi que la notion de balance ligamentaire équilibrée .

Les prothèses a charnière sont présentées comme archaïques et l’on apprend à toute une génération de jeunes chirurgiens dont je faisais partie qu’elles sont dangereuses , qu’elles n’ont plus aucune utilité ni de raison d’exister .
Cette condamnation des prothèses à charnière apparaît en France définitive et sans appel.

On ne parle plus que de prothèses à glissement plus ou moins congruentes , de postéro stabilisation . Les premiers implants sans ciment apparaissent et la question de la rotation est de nouveau posée . Toutes ces interrogations donnent lieu à la conception de nombreuses prothèses sans qu’un véritable consensus soit obtenu .

Ces nouveaux implants donnent de bons résultats dans la plupart des cas , mais ils ne mettent pas totalement à l’abri des complications .
-  Complications qui traduisent l’insuffisance de ces systèmes : correction axiale insuffisante , instabilités résiduelles
-  ou qui surviennent secondairement : descellements usure prématurée des plateaux polyéthylène voire de l’embase métallique avec les granulomes qu’ils génèrent .
Force est de constater dans les années 80 que ces prothèses a glissement , ont des limites et qu’il n’est pas toujours possible de rétablir un axe satisfaisant en conservant une balance ligamentaire équilibrée

La question se pose alors de savoir s’il ne faut pas dans certains cas en première intention et pour reprendre ces échecs de prothèses a glissement faire appel aux bonnes vieilles prothèses à charnière malgré tout le mal qui en avait été dit ;

Mon seul mérite est d’avoir fait ce choix très tôt a contre courant de l’opinion générale, et d’avoir conçu ici a Chaumont et implanté des 1986 une prothèse à pivot rotatoire , monobloc en chrome cobalt à tiges cimentées ,
à rotation limitée sur un axe court partiellement métal métal .
Cette prise de position considérée par beaucoup comme orthopédiquement déviante m’a valu lors de la présentation des premiers résultats en 1988 de me faire traiter publiquement d’obscurantiste et d’assassin .

J’ai malgré tout continué , avec les mêmes convictions , à poser cette prothèse sans discontinuer pendant 25 ans dans certaines indications de première intention et pour les reprises liées aux échecs des prothèses à glissement .

Ayant commencé très tôt a poser ce type d’implants je dispose probablement de la plus importante série mondiale monocentrique mono opérateur avec un
peu plus de 1000 cas .

Parlons maintenant un peu de cette prothèse AXEL conçue ici à Chaumont en 1986 au sein de la Societé ICP puis développée successivement par Aesculap puis B Braun et reprise sous le nom de Lexa avec quelques améliorations par la Societé C2 F elle même récemment rachetée par la Societé X Nov .
Quelle aventure ! mais 30 ans plus tard elle est toujours la !

C’est bien la son principal atout :
Le recul dont elle dispose qui a permis de combattre les idées reçues , qui sont toujours véhiculées par ceux qui n’ ont aucune expérience’’.

On disait la technique complexe, dangereuse en raison des risques d’accidents per opératoires mortels et les complications post opératoires graves et fréquentes .

L’expérience acquise pendant 30 ans permet d’affirmer le contraire
L’intervention est simple et facilement reproductible grâce a une instrumentation adaptée .
Je n’ai jamais déploré un seul accident per opératoire grave et la récupération fonctionnelle est très rapide.

Sur une série de 175 patients totalisant 210 interventions le taux de survie a 10 ans est se 96 % ce qui correspond aux meilleurs séries de prothèses de genou ;

Quelle est la fonction de ces implants à charnière . Celle de toute charnière qui aligne , qui stabilise dans un plan et mobilise dans l’autre .Une prothèse à charnière de genou va donc réaligner les genoux très désaxés , stabiliser les genoux instables et permettre de mobiliser les genoux raides .

En voici rapidement quelques exemples

Je ne résiste pas a l’envie de vous montrer les radios d’un patient que j’ai croisé par hasard la semaine dernière . Les prothèses ont 20 ans et 18 ans , la fonction des genoux est excellente et l’aspect radiologique des deux prothèses est parfait /

Voilà quelle a été la petite histoire de prothèse de genou qui m’a lié à votre ville , et à sa région . D’autres histoires de prothèses de genou se sont déroulées ici , bien sur .

Mais celle que j’ai vécue montre bien la fluctuation des opinions , la ténacité des idées reçues , les effets de mode qui traduisent la part d’affectif des choix chirurgicaux .

Cette histoire est aussi le reflet d’une époque révolue , ou l’on pouvait encore développer seul une idée , bien sur avec l’aide d’un service de R et D et concevoir un produit innovant .

Ces contacts avec l’ingénierie médicale , et le monde de l’entreprise parallèlement à mon activité chirurgicale furent pour moi très enrichissants et quel bonheur de pouvoir utiliser au quotidien un implant que l’on a conçu et de voir le bienfait durable qu’il apporte au patient .

Cette aventure serait impossible aujourd’hui tant les contraintes réglementaires sont devenues envahissantes a tel point qu’elles rendent presque impossible toute innovation .

On pourrait croire que c’est pour cette raison que je me suis lancé dans l’innovation photographique avec la photodynamique que je vous invite maintenant à découvrir."

Bernard REIGNIER

Publié par Bernard REIGNIER le 08 decembre 2018 dans https://reseau-healthtech.fr


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Daniel GROSJEAN et Bernard REIGNIER. Photo CJ

Dans le Journal de la Haute-Marne n° 8886 du jeudi 06 décembre 2018 en page 11.


Pour en savoir plus :

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