Voyage en Haute-Marne, au cœur de la Prosthesis Valley

, par christophe Juppin

Les 29 entreprises de la Prosthesis Valley entre Chaumont et Nogent en Haute-Marne, un ancien territoire spécialisé dans la coutellerie, sont devenues en quelques années des leaders mondiaux sur le marché médical.


A 270 km à l’est de Paris, 100 km au nord de Dijon, la Haute-Marne, département rural qui abrite à Colombey-les-Deux-Églises la tombe du général de Gaulle, cache un territoire à la pointe de la technologie dont l’activité intéresse toute la planète : la prothèse. Ou plutôt, les prothèses. Hanche, genou, épaule, pied, main, rachis, dent, œil… Tout le corps ou presque est ici réparé. Et le monde entier en profite.

Une prothèse de hanche sur trois et une prothèse d’épaule sur quatre posées dans le monde est fabriquée entre Chaumont, Nogent et Sarrey, un bassin d’à peine 20 km2 rebaptisé « Prosthesis valley ». 29 entreprises et 2 000 salariés travaillent à remettre sur pied les cassés de la vie. « Le marché mondial explose, porté par le sport, l’obésité, et le vieillissement », résume un patron. De quoi attirer multinationales et fonds d’investissement.

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Prothèses de hanche, de genou, d’épaule, de pied, de dent ou d’œil… Tout le corps ou presque est ici réparé. LP/Daniel Rosenweg

La Prosthesis Valley, c’est aussi l’histoire d’une mutation. «  Imaginez, raconte Anne-Marie Nédelec, maire (DVD) de Nogent : il y a cinquante ans 6 000 personnes, souvent paysans, travaillaient à fabriquer, parfois chez elles, pour une dizaine d’entreprises locales, des couteaux, limes, ciseaux… ». Certaines pièces sont conservées au musée de la coutellerie de Nogent. «  Menacées par la concurrence asiatique, ces entreprises ont pourtant réussi leur mutation vers la production de prothèses, d’implants et d’instruments médicaux », poursuit l’élue. Pour cela, il fallait des précurseurs visionnaires.

Un virage amorcé au fond d’un jardin

« Le couple Landanger, Renée et Louis Landanger, ont créé à Mandres-la-Côte une société de fabrication et de distribution d’instruments de chirurgie, "Landanger" en 1947. Dans les années 1950, ils s’installent à Chaumont. Fin 1970, Madame Landanger a décidé de fabriquer des prothèses de hanches et crée la société "Landos", dont les produits sont également distribuées par "Landanger" », se souvient Pierre Logerot, 68 ans, retraité de cette société qui a vu naître la première prothèse made in Haute-Marne.

Ils avaient senti le vent tourner et se sont intéressés au marché en rachetant AOF, un petit atelier parisien. « On a travaillé avec des chirurgiens et en 1984 on avait mis au point Corail, une prothèse de hanche devenue référence mondiale et copiée depuis ! ».

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La prothèse Corail, inventée il y a 20 ans, est vendue dans le monde entier. LP/Daniel Rosenweg

L’aîné des fils Landanger est parti à 20 km de là à Nogent fonder Sferi, qui deviendra Aesculap, un des leaders mondiaux de la prothèse de genoux, absorbé en 2002 par le géant Allemand B.Braun. Aujourd’hui, le site, avec 125 salariés, produit 50 000 prothèses de genoux par an dont 95 % sont exportées en Europe, Amérique, Inde ou encore Asie. Ses innovations et ses outils maison (les ancillaires), plus précis, ont permis aux chirurgiens de réduire le temps de pose d’une prothèse de 1h30 à 45 minutes !

Le second fils Landanger a développé une entreprise devenue aussi référence : Greatbatch-Integer (250 000 prothèses de hanche et d’épaule par an).

Nogent et ses presque 4 000 habitants, accueille un réputé « Salon des savoir-faire industriels  » et treize entreprises de la MedTech. Sur ce pôle technologique cerné de champs et chevaux, Marle, poids lourd international, sort 1,3 million de prothèses par an.

En médical, les Chinois veulent du made in France

Spécialisée dès 1964 en lames de ciseaux et couteaux, Marle a pris le virage au début des années 1990, devenant sous-traitant de grands labos. Son stock donne le vertige : 7 600 moules différents à forger ! Antonio Gil, son PDG a fait appel en 2009 au fonds d’investissement Carlyle pour l’aider à se développer. Bingo : Marle va produire en 2018 près de 1 million de hanches de substitution. «  Pour tout ce qui est médical les Chinois ne veulent pas de made in China. Ils veulent du made in France ! C’est notre marché le plus dynamique  », glisse le patron.

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L’usine Marle va produire en 2018 près d’un million de hanches de substitution. LP/Daniel Rosenweg

Pour asseoir sa position, la Prosthesis Valley s’appuie sur une double expertise locale : le Centre régional d’innovation et de transfert de technologie, et l’antenne de l’université de technologie de Troyes (Aube), l’UTT qui forme en alternance des ingénieurs dont beaucoup font leurs armes localement.

L’emploi, c’est néanmoins le problème de cette région à faible attractivité. « J’aurais 50 polisseurs, je les embaucherais tout de suite ! » lâche sans rire Antonio Gil qui a tenté de monter un centre de formation. Pour satisfaire la forte demande le PDG a dû opter pour le travail le week-end. « L’administration m’y a autorisé… mais pour deux ans  » lâche-t-il agacé. Pas suffisant. Marle a donc installé une belle machine… dans une filiale suisse. Perte de production locale : 80 000 prothèses. Ici aussi, on ne marche pas toujours sur ses deux jambes.

Dernières innovations : l’œil et les disques vertébraux

Le week-end dernier encore, au 6e « Salon des savoir-faire industriels » de Nogent, la société Integer présentait sa dernière trouvaille : la prothèse qui remplace des disques vertébraux usés. Fini le scellement de vertèbres qui rigidifie la colonne, une plaque métallique en titane enserrée entre deux joints absorbeurs de chocs fait dorénavant l’affaire et préserve la mobilité du patient.

Autre innovation locale : le recouvrement des prothèses de hanche avec des produits biocompatibles. Reconnus par l’os, ils favorisent la calcification autour de la prothèse, et améliorent le maintien en place.

Marle, qui produit pour de nombreux laboratoires, a déjà acquis une imprimante 3D capable de réaliser des pièces en cobalt-chrome ou titane.

Quant à la start-up Biocetis, elle a travaillé sur le remplacement de l’œil de verre. Le résultat ? Un globe oculaire fixé aux tendons de l’œil, ce qui lui permet de bouger et d’être quasi indétectable.

Innover, c’est aussi coller à la réglementation sous peine de ne pas survivre. En jeu : la traçabilité. Dans l’attente d’une directive européenne, les entreprises d’ici ont déjà appris à imprimer par rayon laser un QR code, même sur des vis longues de 12 mm !

Les investisseurs se les arrachent

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Entré au capital de Marle (photo) en 2009, le fonds américain Carlyle en est en partie sorti en 2016 au profit du suédois IK-Investment. LP/Daniel Rosenweg

Dans la Prosthesist valley, la cession-fusion-acquisition est un vrai sport. Entré au capital de Marle en 2009, le fonds américain Carlyle en est en partie sorti en 2016 au profit du suédois IK-Investment. Landos a été rachetée en 2007 par l’américain Greatbatch devenu Integer. Wright a acquis Biotech en 2013 avant de fusionner en 2016 avec Tornier.

« Ce secteur est très dynamique, analyse Rosalie Maurisse, chargée du secteur santé à la Banque publique d’investissement. En 2017, nous avons aidé 40 entreprises de ce secteur pour 21 millions d’euros. La Haute-Marne est connue pour ses compétences et Nogentech est un des clusters (NDLR réseaux d’entreprises) les plus intéressants. » Normal donc que les acteurs étrangers se penchent sur cette valley. « Ils lui offrent les moyens de se développer à l’international », souligne l’experte.

Publié par Daniel Rosenweg le 24 juin 2018 dans http://www.leparisien.fr/economie



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Dépliant « Prosthesis Valley » decembre 2015
Dépliant « Prosthesis Valley » decembre 2015

Pour en savoir plus :

- La biotech LDR Medical passe sous le contrôle de l’américain Zimmer Biomet en juin 2016
- LDR Medical : de Troyes à New-York, l’histoire d’une success story française
- Aesculap : Die gute croissance
- Haute-Marne : Biotech Ortho fait des pieds et des mains pour se développer
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- De la tradition artisanale coutelière aux implants chirurgicaux et au Cluster Nogentech
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- Nogentech : un écosystème qui fait rimer metallurgie et orthopédie
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