Électrification de la ligne 4 : le rapport à la loupe

, par christophe Juppin

C’est peut-être ce qui va devenir un pur scandale. Jeudi 01 février 2018, lors d’une recherche sur les conclusions d’un rapport remis au gouvernement, le journal l’Est Eclair a découvert que l’historique, emblématique et inoxydable projet d’électrification de la ligne 4 entre Paris et Troyes pourrait être remis en cause. Les préconisations de l’influent Conseil d’orientation des infrastructures suggèrent d’électrifier la ligne 4 jusqu’à Longueville, voire Nogent-sur-Seine, mais pas jusqu’à Troyes.

Il ne s’agit pas d’un fantasme, encore moins d’une rumeur relayée par quelque mauvaise langue, mais d’un texte figurant dans les préconisations du Conseil d’orientation des infrastructures.

Ce conseil travaille depuis des mois, à la demande du gouvernement, sur les projets envisageables dans les années à venir, notamment au plan routier et ferroviaire. L’idée de fond étant que les capacités financières de l’État ne permettent pas, ou plus, de mener à terme l’ensemble des projets.

Compléter là où c’est nécessaire le parc de rames bimodes

S’agissant de la ligne 4, c’est au chapitre des électrifications de lignes qu’il faut chercher. Et là, c’est la mauvaise surprise. Le Conseil propose, plutôt que d’électrifier, « de compléter là où c’est nécessaire le parc de rames bimodes, voire d’étudier si ces lignes se prêteraient utilement à une expérimentation des motorisations à hydrogène ».

Il se trouve que les nouveaux trains bimodes Regiolis, Coradia Liner, viennent d’être installés sur la ligne 4. Autrement dit, il n’est même pas nécessaire de changer le matériel. Quant à compléter le parc existant, cinq trains supplémentaires sont déjà en commande. L’affaire est entendue.

Mais le rapport va plus loin. Car rien n’empêcherait, même avec les nouveaux trains bimodes, d’électrifier la ligne. C’est même tout le sens du projet sur lequel l’État et l’ensemble des collectivités se sont engagés d’une manière ferme, et potentiellement définitive.

Sauf que le Conseil en question pense le contraire. En réalité, selon ce rapport, l’électrification aurait seulement «  pour ambition de répondre à l’augmentation de trafic attendue sur la liaison Paris-Provins et à la volonté d’utiliser dans ce cadre le nouveau matériel électrique automoteur transilien  ». Troyes n’est même pas évoquée dans cette « ambition ».

Il faut lire le chapitre suivant pour comprendre que c’est bien la partie suburbaine de Paris, autrement dit Paris-Longueville et la branche menant à Provins, qui pourrait échapper à la coupe claire. Un cadeau pour l’Île-de-France, et tans pis pour les Aubois qui pourraient continuer à respirer les fumées des moteurs diesel.

Pas utile de poursuivre au-delà…

L’argument financier est imparable. Le rapport rappelle que l’électrification de cette portion suburbaine coûtera 130 millions, sur un total pour la portion Gretz-Troyes de 320 millions. D’où la phrase suivante : « Il ne semble pas utile au Conseil de poursuivre au-delà (coût de 190 millions jusqu’à Troyes) hormis éventuellement jusqu’à Nogent-sur-Seine, ville susceptible de constituer un nœud intermodal.  » Va-t-on aménager des correspondances entre les trains et les péniches ? Soyons sérieux !

Tout le sens de ces préconisations, c’est effectuer, sur ce projet comme sur bien d’autres, des économies. Une manière de glisser au fond du tiroir un projet consensuel qui date de plus de trente ans.

Reste… l’espoir. Celui qui fait que des responsables, toutes couleurs confondues, se sont battus depuis des années pour faire aboutir ce projet. Le Conseil d’orientation des infrastructures n’a pas pouvoir de décision. Il livre des préconisations. Le gouvernement est libre de les suivre ou non. Charge aux élus aubois et à ceux du Grand Est de peser suffisamment pour que ces préconisations restent lettre morte.

François Baroin, maire de Troyes

« Il y a un engagement de l’État, qui doit être tenu. Non seulement l’engagement mais, également, le calendrier. »

Hugues Fadin, maire de Nogent-sur-Seine

« Ce serait une véritable catastrophe pour l’Aube. L’électrification pourrait bien s’arrêter au niveau de l’Ile-de-France, et nous, nous pouvons mourir lentement. La possibilité que d’aller au moins jusqu’à Nogent-sur-Seine ? Je vois l’aménagement du territoire, il faut au moins que ça aille jusqu’à Troyes. Déjà qu’ils sont en train de tuer la ligne avec les retards et les trains supprimés. Je ne sais pas ce qu’ils vont pouvoir nous dire au comité de pilotage (de l’électrification, NDLR) qui doit avoir lieu entre le 05 et le 09 février 2018.  »

Philippe Pichery, président du conseil départemental de l’Aube

« C’est une véritable trahison ! Il y a des engagements, des documents qui ont été signés. Des travaux ont même déjà été réalisés sur la section de la ligne dont le rapport remet en cause l’électrification. De quel droit le Conseil d’orientation remet-il en cause des engagements signés ? Si la parole de l’État n’a plus de valeur, il faut nous le dire. Ce rapport a été réalisé en quatre mois, en comptant la période des fêtes et sans qu’aucun élu ne soit contacté. Le comité de pilotage, la semaine prochaine, tombe au bon moment. »

Éric Vuillemin, maire de Romilly-sur-Seine

« Il est totalement impensable d’écrire de tels propos dans un rapport quand on connaît si peu le dossier. Ce projet est structurant pour l’ensemble de l’Aube. Préconiser de ne pas le faire est tout simplement ne pas respecter les engagements de l’État. Ne pas respecter l’Aube et les Aubois. Ne pas respecter la ruralité et la province. Pour qui se prend le rédacteur de ce rapport ? Ne pas réaliser l’électrification au-delà de Nogent-sur-Seine constituera tout simplement une déclaration de guerre. Je demande avant le comité de pilotage du 8 février les excuses de ce rapporteur non avisé. À défaut, je promets à qui de droit un comité de pilotage dont chacun se souviendra très longtemps.  »

Marc Sebeyran, vice-président du Grand Est

« Ce rapport d’orientation n’est pas décisionnel. C’est un énième rapport qui ne remet pas en cause l’engagement des Régions et de l’État. Il y a un plan de financement croisé entre Grand Est et Ile-de-France sur l’ensemble des travaux, pas seulement sur la première tranche. Toutes les collectivités se sont mises d’accord. On a bien « phasé » les travaux en deux temps mais ces deux temps se chevauchent. Cette électrification, c’est un combat de tous les instants. »

Propos recueillis par Yann Tourbe

Publié le vendredi 02/02/2018 par Jean-François Laville dans l’Est éclair http://www.lest-eclair.fr/56546/article/2018-02-02/electrification-de-la-ligne-4-remise-en-cause-le-rapport-la-loupe